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Manifeste anarchiste-chrétien

Contexte

Ça fait un petit moment que je lis et écoute des textes, des débats, des témoignages… Je me dis qu’entre l’anarchisme et le christianisme, il y a une intersection qui peut vraiment être féconde, où les deux traditions se nourrissent mutuellement.

D’un côté, libérer le message du Christ des dogmes ecclésiaux et des États qui l’ont récupéré, pour qu’il puisse déployer toute sa radicalité : amour du prochain, refus du pouvoir et de la violence, vie communautaire.

De l’autre, apporter une dimension d’espérance et de transcendance à une pensée anarchiste qui, dans certaines de ses branches, peut sembler centrée sur le seul matérialisme.

Le but n’est évidemment pas de convertir ou de créer un nouveau dogme, mais plutôt d’explorer une voie dans laquelle l’anarchisme et le christianisme s’éclairent mutuellement, se nourrissent, dans le respect de la diversité et de l’altérité qui sont, me semble-t-il, au fondement des deux.

Voici donc une tentative de manifeste anarchiste-chrétien. Vous êtes parfaitement libres de l’adopter, de le discuter, de le modifier ou de l’ignorer. Ce texte est une invitation à la discussion, à la critique, et, pourquoi pas, à l’expérimentation collective.

Manifeste

1 - Anti-autoritarisme

Nous rejetons toute forme d’autorité coercitive ou hiérarchique, qu’elle soit politique, religieuse, économique ou sociale. Aucun pouvoir ne peut prétendre à une légitimité absolue sur les consciences. L’Évangile nous appelle à la liberté, à la responsabilité mutuelle et à la désobéissance face à l’injustice.

Jésus n’a jamais régné ni imposé. Il a lavé les pieds. Il n’a pas exigé l’obéissance, il a invité à le suivre. Il a systématiquement désamorcé les attentes d’un messie politique. Son autorité n’était pas un pouvoir sur les autres, mais un service.

Loin des logiques d’ordre et d’obéissance, nous choisissons la fraternité radicale, où personne n’est au-dessus et où le pouvoir est dissous dans l’amour et le lien. L’autorité, si elle existe, ne se justifie que par la soumission mutuelle et libre, où chacun·e reconnaît en l’autre un·e frère ou sœur.

2 - Critique de l’État

Nous dénonçons l’État comme structure centralisatrice, violente et aliénante. Par sa logique de contrôle, de hiérarchisation et de légitimation de la violence, il est difficilement compatible avec l’idéal évangélique d’une communauté fraternelle, libre et solidaire. Un État qui s’oppose à l’autodétermination collective est, par essence, violent.

Nous proposons de réinvestir les espaces de vie locaux, notamment les communes, lieux privilégiés de l’autogestion et de la démocratie directe, en y créant des réseaux de solidarité et d’échange. À terme, ces initiatives, en se fédérant entre elles, rendent l’État central superflu.

3 - Critique de l’Église institutionnelle

L’Église a trahi l’Évangile en cherchant le pouvoir. Nous refusons les structures ecclésiastiques hiérarchiques, dogmatiques et habituellement complices des logiques de pouvoir. L’Église ne doit pas être un outil de domination et de gestion des masses. Toute institution qui trahit l’Évangile au profit du pouvoir devient un obstacle à la foi libre. Nous reconnaissons toutefois que certains mouvements dans l’Église ont su incarner l’Évangile malgré l’institution.

4 - Critique de la violence

Nous refusons toute violence qui nie la dignité humaine, humilie, écrase ou détruit pour asseoir un pouvoir. Toutefois, nous ne confondons pas la non-violence avec la passivité, ni la paix avec l’ordre établi.

Le commandement évangélique « Aimez vos ennemis » (Mt 5,44) n’est pas une naïveté, mais une subversion profonde de la logique de vengeance. Cependant, Jésus n’a pas été passif : il a parlé avec autorité, défié les puissants, et a renversé les tables des marchands (Jn 2,13–17), geste à la fois symbolique et matériel. Nous reconnaissons que certaines formes de résistance peuvent être perturbatrices, symboliquement ou matériellement.

Si nous ne prônons pas la violence comme voie prioritaire sur le long terme, nous refusons de condamner moralement celles et ceux qui, dans des contextes d’injustice extrême, choisissent des moyens d’action plus violents.

5 - La non-puissance

À l’image de Jésus (dans sa tentation au désert et sur la croix), nous faisons le choix, paradoxal, de la non-puissance. Non pas une impuissance passive, ni une résignation ou une fuite, mais une force désarmée qui résiste sans dominer, qui aime sans posséder, qui transforme sans contraindre. Ce choix nous permet de désamorcer, d’un même geste, la fuite en avant d’une société technicienne destructrice et les approches darwinistes-sociales qui présentent les rapports de pouvoir comme une fatalité soutenable. La non-puissance est une voie de libération à la fois spirituelle et politique.

6 - Accueil radical de l’altérité

Nous affirmons une ouverture inconditionnelle à l’autre, en particulier à celles et ceux qui sont marginalisé·es, persécuté·es ou étranger·ère·s. Nous accueillons celles et ceux que les normes sociales, religieuses ou économiques rejettent, non pour en faire un étendard, mais pour que leur présence trouble et brise nos certitudes et nous ramène à l’amour premier. Si le « Tout Autre » est notre Père, alors chaque autre, notre prochain et adelphe, mérite d’être accueilli dans sa diversité et sa complexité. Nous nous engageons à apprendre avec joie de cette richesse.

7 - Solidarité avec les luttes autochtones et décoloniales

Nous reconnaissons la responsabilité de l’Église, qui écorche et détruit, dans la colonisation et l’asservissement des peuples et des cultures autochtones. Nous serons donc des alliés humbles dans ces réappropriations et reconstructions.

Nous affirmons que l’Esprit de Dieu souffle où il veut.

8 - Autonomie matérielle et spirituelle

L’autonomie est une clé : nous revendiquons une vie autonome, à la fois matérielle et spirituelle.

Cette autonomie nous permettra de reprendre le contrôle de nos moyens de subsistance, grâce à l’autoproduction, aux circuits courts et aux communautés alternatives qui rompent avec l’économie prédatrice qui pille et détruit les pays du Sud.

L’autonomie spirituelle permet quant à elle de reprendre possession de notre liberté de conscience. Elle nous permet de nous sentir acteurs et responsables de nos croyances et de leurs implications. Elle permet de pratiquer une exégèse et une interprétation des Écritures et des traditions indépendantes vis-à-vis des pouvoirs en place.

Mais cette autonomie n’est pas une autarcie, ce n’est pas un repli sur soi. Elle se vit en réseau, en solidarité, mais elle offre la capacité de choisir nos dépendances et nos interactions.

9 - Décroissance et sobriété joyeuse

L’anarchisme chrétien rejette la consommation effrénée et la croissance économique infinie et sans limites, car elles nourrissent les logiques de pouvoir et de domination. La sobriété joyeuse, loin d’être un sacrifice, est un acte de révolte et d’amour envers la Terre, expression concrète de notre foi en un Dieu créateur respectueux de toute vie.

La sobriété joyeuse est une pratique spirituelle autant que politique : en renonçant à l’excès, nous retrouvons la liberté intérieure et la communion avec la création divine.

10 - Espérance et joie

Nous croyons que le Royaume de Dieu commence ici et maintenant, qu’il germe dans les actes de résistance et d’amour.

L’anarchisme chrétien puise son espérance dans la promesse du Royaume de Dieu, non pas comme un avenir lointain, mais comme une réalité qui germe dès à présent et se construit à travers des actes concrets de justice, d’amour, de vérité et de paix.

La révolution n’est pas seulement un combat, mais aussi une joie collective. C’est une renaissance qui nous conduit vers un monde plus juste. Plus qu’un simple sentiment, c’est une énergie et une aventure collective qui fortifie les luttes contre les systèmes d’oppression et la peur.

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